L'homme qui...

30 juillet 2010

Me voici revenu de vacances. J’avais décidé de partir deux semaines à la montagne, en espérant voir moins de gens. Moins de gens transparents. Mais c’était sans compter sur les touristes, qui en cette saison, emplissent les moindres espaces, les moindres rides entre les montagnes.

J’en ai vu tellement. J’étais effrayé. Vivre dans ce camping, même dans un recoin, même la tente tournée à l’opposé du chemin, je crois que c’était encore pire que d’être cloitré chez moi.

En tout cas, cela m’a donné l’occasion d’affronter la chose, et d’en tirer quelques conclusions. Les enfants sont vraiment moins transparents que leurs géniteurs. Et souvent, plus les gens exhibent des signes extérieurs de richesse, plus ils sont transparents. Plus ils jouent sur les apparences, moins je peux les voir. Mais les pauvres ne sont pas plus tangibles, non. La plupart sont effacés, sans vie, dominés par leurs difficultés. Les plus atteints semblent quasiment invisibles.

Certains sont si ténus, si minces, je les vois si peu, que j’ai peur un jour d’en rater un et de lui rentrer dedans. Peut-être certaines personnes autour de moi me sont-elles totalement invisibles ? C’est une idée terrifiante. J’aurais pu m’asseoir sur l’un d’entre eux, dans le train, ou rentrer dans une de ces personnes, dans une file d’attente de supermarché… Qu’aurais-je dit alors, à quelqu’un que je ne voyais pas ? Comment l’aurais-je regardé dans les yeux ?

J’aurais paru bizarre, c’est sûr. Peut-être quelqu’un aurait-il essayé de me faire enfermer à la suite de ça. J’aurais du sans doute prétexter que j’avais la vue très basse…

J’ai d’ailleurs acheté des lunettes de soleil, pour qu’on ne puisse plus voir où je pose le regard. Cela m’aide à rester plus serein devant ce phénomène.

Je n’en ai toujours parlé à personne. C’est d’ailleurs un peu pour ça que je suis parti en vacances. Pour ne pas fournir d’occasion à quelqu’un de mon entourage d’aborder le sujet. Ne voir que des inconnus, c’était plus simple… enfin les voir, façon de parler.

En plus, peut-être que les gens commencent à se poser des questions, dans ma famille. Depuis le temps que je ne travaille plus. Depuis le temps que je n’ouvre plus la porte, ne réponds plus à l’interphone… Je réponds seulement parfois au téléphone, juste pour donner signe de vie. Je ne voudrais pas que quelqu’un s’affole et vienne me poser des questions.

Je ne sais plus quoi faire, mais j’ai l’impression que ce phénomène n’est pourtant pas totalement dépourvu de sens. Pourquoi certaines personnes sont presque invisibles ? Pourquoi d’autres ne le sont presque pas, et semblent disposer d’une grande substance ? Ce montagnard, que je n’ai vu que de loin, par exemple. Il était seul, et il est passé à l’épicerie du camping seulement pour se ravitailler pour une longue marche. Je l’ai vu repartir en voiture, tout seul, dans la direction d’un sommet dangereux et peu fréquenté. Je ne voyais presque pas à son travers. Sauf les choses très brillantes, comme les néons du magasin, ou les boucles d’oreilles clinquantes de la caissière, qui elle était particulièrement difficile à distinguer, d’ailleurs.

En tout cas, à présent, je suis revenu. Je ne me sens pas vraiment mieux, mais au moins me suis-je un peu habitué à mon problème. Peut-être pourrais-je sortir un peu plus maintenant.

Et aussi, j’ai fait un rêve particulièrement impressionnant. Mais je ne pense pas que je devrais en parler ici, au risque de paraître encore plus fou… Je sais seulement que ce rêve brille à présent comme un phare dans mon univers si ténu, si flou. Cela tombe bien, j’avais bien besoin d’un repère.

Quoiqu’il en soit, lecteur, tus ais à présent que je suis toujours vivant.

Je me suis demandé si je devrais continuer à raconter mon histoire si invraisemblable. En camping, j’ai longtemps pensé à effacer toute trace de mon histoire sur internet, afin de détourner l’attention de ma personne.

Mais tant que personne ne peut deviner qui je suis, je ne risque rien. Et cela me fait encore du bien d’écrire ici ce que je ne peux raconter à personne. Alors je continue pour cette fois, et peut-être pour quelques temps encore.

Posté par Seilenos à 21:12 - Commentaires [1] - Permalien [#]


07 juillet 2010

    A la télé, les gens ne sont pas transparents.

    Je ne l’allume presque jamais, mais ces jours-ci, à force de rester chez moi, j’ai fini par avoir envie de voir ce qu’il y avait. Je m’attendais à voir les gens transparents, comme partout ailleurs, mais non. Ils sont normaux.

    Pourtant en ce moment, il y a la coupe du monde et le tour de France. Je ne sais pas pourquoi, mais je pensais que j’y verrais des gens particulièrement transparents. Mais à la télé, tout parait normal, sans doute parce que cet appareil se contente de renvoyer des images, et non d’exhiber directement les personnes. Un footballeur argentin filmé par des caméras de télé est visionné dans des millions et des millions de boites à images, dans le monde, et pourtant il ne s’en retrouve pas « dilué » pour autant. A l’image, il conserve toute sa substance. Je n’avais jamais réfléchi à ça auparavant, mais dans ma situation, cela me parait presque étrange. Une personne dont l’image est diffusée partout à la fois ne devrait-elle pas se disperser un peu ?

    Je suis sans doute fou, de penser de telles choses. Pourtant devant moi, les autres sont toujours aussi… diffus. Je ne comprends pas pourquoi, mais à la télé, les personnes paraissent plus réelles.

    Cela me donne presque envie d’aller vérifier par moi-même, sur un plateau de télé, mais je ne vois pas vraiment comment faire. Je ne connais personne, dans ce milieu. Tant pis.

    A part ça, je ne sais toujours pas la raison de mon état. Je songe de plus en plus sérieusement à voir un médecin, ou même un psychiatre. Mais qui me croirait ? Je vais juste me faire enfermer dans une boîte.

Posté par Seilenos à 12:49 - Commentaires [0] - Permalien [#]

01 juillet 2010

    Ce matin, je me sens un peu plus serein.

    Je n’ai pas osé sortir cette semaine, mais une dame a sonné à ma porte il y a deux jours. Une dame rousse avec un accent polonais qui était un peu perdue, à la recherche de quelqu’un, dans mon immeuble. Hélas, je n’ai pas pu l’aider, mais j’ai fait ce que j’ai pu.

    Elle était transparente aussi. Mais on aurait dit qu’elle l’était un peu moins que les autres. Sur le coup, je me suis dit que peut-être mon problème était en train de se dissiper, d’autant qu’en regardant les enfants jouer dans la cour de l’immeuble, je ne les ai pas trouvés aussi transparents que cela.

    Mais les adultes, si. La plupart d’entre eux sont vraiment très transparents… Je vois tout à travers eux.

    Il est encore tôt aujourd’hui, mais je vais probablement sortir un peu, pour profiter de ce soleil estival que je n’ose plus affronter, depuis quelques temps… comme si j’avais peu que ses rayons transpercent les gens que je vois, et qui semblent si fragiles, si minces, si ténus…

    Mais il faut que je sorte, je ne peux pas rester plus longtemps enfermé à me demander ce qu’il se passe. Et peut-être voir un spécialiste ? Mais existe-t-il seulement un spécialiste de mon problème quelque part ?

Posté par Seilenos à 09:45 - Commentaires [1] - Permalien [#]

25 juin 2010

Je ne peux plus tenir. Il faut que je le dise. Il faut qu’on le sache.

La première fois que je m’en suis rendu compte, je n’y ai pas cru. C’était il y a quelques jours. Je crois que c’était lundi. Oui, c’était lundi.

En tout cas, maintenant, j’en suis sûr. Je vois à travers eux. A travers les autres, les gens.

Tous. Enfin je crois.

J’étais sorti pour prendre l’air et faire quelques courses. C’est tout ce qu’il me reste, comme activités, depuis mon accident. Au début, je n’y ai pas fait attention. J’ai cru que j’étais mal réveillé. Je dors un peu n’importe quand, il faut dire.

Et puis j’ai mieux regardé, et c’était sûr. Je voyais à travers les gens, dans la rue, sur la place.

Ce n’était pas trop dérangeant, jusqu’à ce que je les vois de près, juste un peu irréel. Mais quand je les ai vus de près, dans le petit magasin, en bas de chez moi, là j’ai vraiment cru que mon cœur allait s’arrêter. Je voyais la caisse à travers cette femme. Le décor était plus réel qu’elle ! Elle était comme un fantôme, un brouillard fait d’ombres et de couleurs nettes. Comme un mirage, je ne sais pas comment vous dire mieux… Je voyais les reflets métalliques de la caisse à travers elle. Et je voyais la caissière passer les articles les uns après les autres… dans ses mains transparentes. Et je voyais les paquets de chewing-gums et de bonbons derrière la caissière.

    Quand elle m’a parlé, et m’a annoncé que c’était mon tour, j’ai eu un sursaut. Vous vous attendriez à ce qu’un fantôme vous parle, vous ? Un reflet...

    J’ai été soulagé de ressortir du magasin avec mon sac, mais pas pour longtemps. Dans la grisaille de cet été hésitant, les gens, dehors, étaient tous transparents, aussi. Alors comme on dit, j’ai tracé. Et je suis rentré chez moi.

    J’étais presque parvenu à oublier cela, même si je n’en ai pas dormi pendant plusieurs nuits, mais cet après-midi, quand j’ai vu mes voisins à la fenêtre, c’en était trop. Ils m’ont regardé, et j’ai détourné le regard aussitôt. Je crois que j’ai grimacé. Je me demande ce qu’ils ont pensé de moi… Mais voir la pièce à travers eux, c’était trop.

    Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais il faut que je l’écrive. Lecteur, si tu ne me crois pas, ce n’est pas grave, quoiqu’il arrive, j’ai besoin de te dire ce qui m’arrive.

    Souviens-toi de mon nom, si jamais cela peut servir. Je suis François Patrice, et nous sommes le vendredi 26 juin 2010.

Posté par Seilenos à 19:58 - Commentaires [2] - Permalien [#]