Je ne peux plus tenir. Il faut que je le dise. Il faut qu’on le sache.

La première fois que je m’en suis rendu compte, je n’y ai pas cru. C’était il y a quelques jours. Je crois que c’était lundi. Oui, c’était lundi.

En tout cas, maintenant, j’en suis sûr. Je vois à travers eux. A travers les autres, les gens.

Tous. Enfin je crois.

J’étais sorti pour prendre l’air et faire quelques courses. C’est tout ce qu’il me reste, comme activités, depuis mon accident. Au début, je n’y ai pas fait attention. J’ai cru que j’étais mal réveillé. Je dors un peu n’importe quand, il faut dire.

Et puis j’ai mieux regardé, et c’était sûr. Je voyais à travers les gens, dans la rue, sur la place.

Ce n’était pas trop dérangeant, jusqu’à ce que je les vois de près, juste un peu irréel. Mais quand je les ai vus de près, dans le petit magasin, en bas de chez moi, là j’ai vraiment cru que mon cœur allait s’arrêter. Je voyais la caisse à travers cette femme. Le décor était plus réel qu’elle ! Elle était comme un fantôme, un brouillard fait d’ombres et de couleurs nettes. Comme un mirage, je ne sais pas comment vous dire mieux… Je voyais les reflets métalliques de la caisse à travers elle. Et je voyais la caissière passer les articles les uns après les autres… dans ses mains transparentes. Et je voyais les paquets de chewing-gums et de bonbons derrière la caissière.

    Quand elle m’a parlé, et m’a annoncé que c’était mon tour, j’ai eu un sursaut. Vous vous attendriez à ce qu’un fantôme vous parle, vous ? Un reflet...

    J’ai été soulagé de ressortir du magasin avec mon sac, mais pas pour longtemps. Dans la grisaille de cet été hésitant, les gens, dehors, étaient tous transparents, aussi. Alors comme on dit, j’ai tracé. Et je suis rentré chez moi.

    J’étais presque parvenu à oublier cela, même si je n’en ai pas dormi pendant plusieurs nuits, mais cet après-midi, quand j’ai vu mes voisins à la fenêtre, c’en était trop. Ils m’ont regardé, et j’ai détourné le regard aussitôt. Je crois que j’ai grimacé. Je me demande ce qu’ils ont pensé de moi… Mais voir la pièce à travers eux, c’était trop.

    Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais il faut que je l’écrive. Lecteur, si tu ne me crois pas, ce n’est pas grave, quoiqu’il arrive, j’ai besoin de te dire ce qui m’arrive.

    Souviens-toi de mon nom, si jamais cela peut servir. Je suis François Patrice, et nous sommes le vendredi 26 juin 2010.