Me voici revenu de vacances. J’avais décidé de partir deux semaines à la montagne, en espérant voir moins de gens. Moins de gens transparents. Mais c’était sans compter sur les touristes, qui en cette saison, emplissent les moindres espaces, les moindres rides entre les montagnes.

J’en ai vu tellement. J’étais effrayé. Vivre dans ce camping, même dans un recoin, même la tente tournée à l’opposé du chemin, je crois que c’était encore pire que d’être cloitré chez moi.

En tout cas, cela m’a donné l’occasion d’affronter la chose, et d’en tirer quelques conclusions. Les enfants sont vraiment moins transparents que leurs géniteurs. Et souvent, plus les gens exhibent des signes extérieurs de richesse, plus ils sont transparents. Plus ils jouent sur les apparences, moins je peux les voir. Mais les pauvres ne sont pas plus tangibles, non. La plupart sont effacés, sans vie, dominés par leurs difficultés. Les plus atteints semblent quasiment invisibles.

Certains sont si ténus, si minces, je les vois si peu, que j’ai peur un jour d’en rater un et de lui rentrer dedans. Peut-être certaines personnes autour de moi me sont-elles totalement invisibles ? C’est une idée terrifiante. J’aurais pu m’asseoir sur l’un d’entre eux, dans le train, ou rentrer dans une de ces personnes, dans une file d’attente de supermarché… Qu’aurais-je dit alors, à quelqu’un que je ne voyais pas ? Comment l’aurais-je regardé dans les yeux ?

J’aurais paru bizarre, c’est sûr. Peut-être quelqu’un aurait-il essayé de me faire enfermer à la suite de ça. J’aurais du sans doute prétexter que j’avais la vue très basse…

J’ai d’ailleurs acheté des lunettes de soleil, pour qu’on ne puisse plus voir où je pose le regard. Cela m’aide à rester plus serein devant ce phénomène.

Je n’en ai toujours parlé à personne. C’est d’ailleurs un peu pour ça que je suis parti en vacances. Pour ne pas fournir d’occasion à quelqu’un de mon entourage d’aborder le sujet. Ne voir que des inconnus, c’était plus simple… enfin les voir, façon de parler.

En plus, peut-être que les gens commencent à se poser des questions, dans ma famille. Depuis le temps que je ne travaille plus. Depuis le temps que je n’ouvre plus la porte, ne réponds plus à l’interphone… Je réponds seulement parfois au téléphone, juste pour donner signe de vie. Je ne voudrais pas que quelqu’un s’affole et vienne me poser des questions.

Je ne sais plus quoi faire, mais j’ai l’impression que ce phénomène n’est pourtant pas totalement dépourvu de sens. Pourquoi certaines personnes sont presque invisibles ? Pourquoi d’autres ne le sont presque pas, et semblent disposer d’une grande substance ? Ce montagnard, que je n’ai vu que de loin, par exemple. Il était seul, et il est passé à l’épicerie du camping seulement pour se ravitailler pour une longue marche. Je l’ai vu repartir en voiture, tout seul, dans la direction d’un sommet dangereux et peu fréquenté. Je ne voyais presque pas à son travers. Sauf les choses très brillantes, comme les néons du magasin, ou les boucles d’oreilles clinquantes de la caissière, qui elle était particulièrement difficile à distinguer, d’ailleurs.

En tout cas, à présent, je suis revenu. Je ne me sens pas vraiment mieux, mais au moins me suis-je un peu habitué à mon problème. Peut-être pourrais-je sortir un peu plus maintenant.

Et aussi, j’ai fait un rêve particulièrement impressionnant. Mais je ne pense pas que je devrais en parler ici, au risque de paraître encore plus fou… Je sais seulement que ce rêve brille à présent comme un phare dans mon univers si ténu, si flou. Cela tombe bien, j’avais bien besoin d’un repère.

Quoiqu’il en soit, lecteur, tus ais à présent que je suis toujours vivant.

Je me suis demandé si je devrais continuer à raconter mon histoire si invraisemblable. En camping, j’ai longtemps pensé à effacer toute trace de mon histoire sur internet, afin de détourner l’attention de ma personne.

Mais tant que personne ne peut deviner qui je suis, je ne risque rien. Et cela me fait encore du bien d’écrire ici ce que je ne peux raconter à personne. Alors je continue pour cette fois, et peut-être pour quelques temps encore.